19/03/2015

[Hors-Série] Evidence apoétique

"J'ai vécu des printemps fabuleux en hiver"

Et voilà qu'elle s'achève déjà, la grande quinzaine du rien. Comme tous les ans, depuis qu'un ministre de la culture - comme il existait au moyen-âge des ministres de l'information - a décidé que le mot Poésie aurait droit de cité du tant au tant, l'institution - le pouvoir si vous préférez -, de la même manière qu'elle ouvre la chasse, s'éprend fugacement de cette idée, la poésie, et l'autorise sur certaines affiches apposées aux frontons de ses mairies, établissements administratifs affreux, et autres lieux d'aliénation. Cela s'appelle Le Printemps Des Poètes.

Avant d'être une manifestation présentée comme culturelle et une appellation ministérielle, Le Printemps Des Poètes, c'était une chanson de Léo Ferré. L'écoute des Nuits Noires ou la lecture de ce blog renseignent sur le fait que j'aime beaucoup Léo Ferré. Mais, même si tous les hommages ne se "méritent" pas, là n'est pas tant ce que je veux relever ici. Je tiens la poésie comme l'une de mes convictions politiques les plus fermes. Et c'est précisément pour cela, parce qu'elle est une conviction politique, que je n'aurai de cesse de dire combien Le Printemps Des Poètes est une imposture.

A cela, une raison prévaut. Cette institution qui nous invite à la danse, le ministère machin copyright RF, elle est aussi celle qui est en charge d'organiser le quotidien de chacun et chacune d'entre nous. Elle est cette communauté organisatrice à qui revient de rendre faussement supportable ce qui ne l'est pas, le capitalisme - le marché dans son absolu idéologique. Système économique visant à consacrer une part toujours plus importante de ce qui constitue le vivant à l'incessante accumulation de profits, ce capitalisme mortifère, il est l'apoétique absolu !

Il est le chiffre qui écrase tout sur son passage. Il est cette immédiateté incessante qui se répète jusqu'à étouffer le moindre discernement, jusqu'à rendre l'incompréhensible admis. Il est le conditionnement de l'activité et de la pensée individuelles. Il est, parce que seul l'intérêt particulier compte, l'éparpillement de tout ce qui est collectif, dans les consciences comme dans les modes de vie. Il est ce vulgaire amoncellement de richesse qui ne correspond plus à rien. Le capitalisme, idéologie en marche portée par nos sociétés modernes.

Et que ce soit à Paris, Athènes, Rennes, Madrid, Albi, Tizi-Ouzou, Hong-Kong, partout où l'ordre du marché règne, quelle place est laissée à celui ou celle qui, s'autorisant à ouvrir les yeux d'une autre manière, veut voir les choses autrement. Regarde les gens, et les trouve beaux, et les trouve effrayants. Regarde la tête penchée et le monde soudain s'allonge. Regarde vers où l'on n'a pas regardé depuis longtemps, vers où personne ne regarde. Regarde l'usine, et n'y voit rien d'autre qu'un morbide amas de béton et de ferrailles. Regarde la prison, et n'y voit rien d'autre que ce qu'il voyait devant l'usine. Regarde, entre béton et ferrailles, les passages piétons en forme de code-barres, puis les code-barres en forme de passage piéton. Regarde le doigt quand celui-ci montre la lune.

Celui ou celle qui ne voit partout que ce qu'il veut voir, de crainte de voir ce que l'on veut qu'il voit...

Et de quel cynisme relève le fait d'avoir donné à la 17ème édition du Printemps Des Poètes le thème de "L'Insurrection Poétique" quelques mois après la mort de Rémi Fraisse ? L'insurrection poétique, quand elle n'est pas un slogan estampillé RF, elle est réprimée dans le sang par un engin incendiaire estampillé RF lui aussi.

Ce qu'il voudrait ne pas voir...

Frédéric Bons
Pour certains et certaines d'entre nous, la poésie est un remède, un itinéraire-bis (bien plus qu'une envie d'ailleurs, car la poésie s'inscrit dans le monde qui nous entoure, en réaction ou dans son prolongement), un parti-pris qui ne s'embarrasse plus du mot (d'ailleurs, la poésie en mots est un instrument parfaitement adapté pour apprendre la langue aux jeunes enfants, c'est sans doute le rôle qu'elle remplit le mieux). Elle est dans l'esprit de ceux et celles qui, constatant "que la nécessité se trouvant socialement rêvée", nécessairement rêvent. Elle est dans l'incertitude quand les vérités idéologiques étouffent. Elle est dans l'inachevé quand tout autour n'est plus qu'absolu. Et même lorsque, revenue aux mots, elle se crispe dans l'académique, n'est-elle pas l'incessante envie d'inattendu ?

Le Printemps Des Poètes organisé au printemps... Quelle audace ! Admettons que ceux et celles qui l'attendent ne comprennent pas que le printemps de la machine à fabriquer l'ennui soit organisé à l'automne. Mais si l'initiative poétique n'est pas là pour proposer autre chose que ce qui est évident et convenu, qui le fera ? Et puis, quel mépris pour celui dont on utilise les écrits pour en faire un slogan marketing. Écoutez cette chanson, lisez-là si vous préférez. Ferré dit comment des printemps fabuleux sont à notre portée, même en hiver - surtout en hiver ?

"Eh oui c'est ça monsieur le printemps des poètes"

Il ne suffit pas de faire lire de jolis textes dans de jolis endroits par de jolies personnes devant d'autres jolies personnes pour que respire la poésie. "La poésie est une clameur", estimait Ferré. Elle est peut-être le slogan scandé de l'ouvrière qui se bat, écoutons-la. Dans l'ad orgasmus aeternum susurré unplugged dans des draps tant froissés, provoquons-le. Dans l'intention de la seule personne qui lit son livre depuis la dernière page jusqu'à la première dans une rame de la ligne 7 entre Kremlin et Bicêtre, regardons-la. Cette autre qui lit normalement comme tous les jours. Dans le geste de celui qui ne parle plus depuis tant d'années, tout ce qu'il exprime. Et ce chat qui se réveille, se lèche à peine, se rendort aussitôt. Et la façon dont, parfois, le très simple se mêle à ce qu'il y a de plus complexe. Et là où tu la verras pour moi. La poésie s'étend au-delà du mot. Elle ne répond à aucune exigence. Elle ne demande qu'à vivre dans chaque instant de liberté. Et qui la cherche la trouvera à coup sûr.

Peut-être.

"Ce qu'il faut de désirs aux heures de l'ennui
Et ce qu'il faut mentir pour que mentent les choses
Ce qu'il faut inventer pour que meurent les roses
L'espace d'un matin l'espace d'une Nuit
"

NB - Je ne doute aucunement de l'envie qui porte ceux et celles qui, aspirant à une présence plus importante de la poésie dans nos vies et envies, profitent de ce cadre pour initier telle rencontre, tel échange, telle proposition, ni même de celle des organisateurs et organisatrices de cette manifestation (bien davantage de ceux qui en ont eu l'initiative). Sur le fond, je partage avec eux et elles cette envie. Si ce texte leur était adressé, il serait une invitation à transcender les cadres, et, bien plus que la question d'une saison et seulement une, à considérer la part que notre monde laisse à la poésie.

DK, Paris, le 19 mars 2015