29/07/2013

[Hors-Série] Note après Une Flûte Enchantée

Pourquoi ne peut-on pas applaudir un air ou une scène en particulier, lors de la représentation d'un opéra ? C'est une question que nous nous sommes posés, il y a quelques jours, une jeune Parisienne et moi, en nous éloignant du Théâtre des Bouffes du Nord à Paris, où nous venions d'assister à "Une flûte enchantée", adaptation de l'opéra de W. A. Mozart portée par Peter Brooke et ses collègues. Je lui confiais mon envie d'applaudir la tendre justesse, l'élégance, de la mise en scène des épreuves initiatiques auxquelles sont soumis, en fin de l'acte II, Tamino et Pamina, et particulièrement l'épreuve du feu. Elle me disait avoir vu des gens se retenir d'applaudir autour d'elle - peut-être elle-même...


Photo : Pascal Victor
Pourquoi retenir cette émotion ? C'est elle qui nous donne envie de rendre à l'instant vécu quelque chose. Quelque chose qui dirait que oui, c'est là, précisément là, que le parti-pris choisi par le metteur en scène (c'est le cas ici), comme cela pourrait être la voix d'un interprète, le brio de son jeu, ou encore, que sais-je, le raffinement de certains décors, le tout se mêlant parfois... c'est maintenant que j'ai envie de vous dire le bonheur que j'ai eu de découvrir votre travail. Tout vit sur cette scène, comme cela est simple et beau. Ce théâtre ridé, vos corps dressés, immobiles, vos visages pleins dans la lumière, les voix et leur piano courbe. Je voudrais me lever et vous rejoindre. J'irais presque jusqu'à tous vous serrer dans mes bras, là, pour cet air, pour cette scène, chère à la passion que je voue à cette œuvre, et à qui vous avez donnés plus d'émotion encore. Elle m'a semblé presque inédite. Merci.

Mais nous n'avons même pas applaudi. Ni moi à cet instant, ni personne à un autre. Nous avons fait quand la convenance nous dit qu'il faut faire - lent travail d'apprivoisement. Un peu réfractaires, chemin faisant, nous avons réfléchi à ce qui pouvait obliger le public à ne s'exprimer qu'en toute fin de l’œuvre, ou à l'entracte parfois aussi. Pourquoi ne pas applaudir à sa guise, puisque les scènes se succèdent et qu'elles n'ont pas toutes le même charme - si vous permettez, le même succès -, puisque les césures d'un air à l'autre sont des temps qui ne nécessitent pas la moindre notion de solfège pour être perçus par le public - la petite toux libératrice ou nerveuse, en est la plus désagréable des preuves... Faire quand on vous a dit de faire ! Pourquoi ne pas permettre que l'on couvre le bruit de ces lâchers de miasmes sournois ou péremptoires, en laissant les spectateurs signifier le plaisir qu'ils ressentent et quelques instants frapper dans leurs mains ?

Probablement y a-t-il là une raison pratique, de théâtralité. Pour l'opéra, comme pour tout spectacle vivant - et particulièrement les spectacles mis en scène -, le rythme est une donnée fondamentale. Celui-ci pourrait évidemment pâtir d'un trop grand nombre d'applaudissements, de leur longueur inopportune, aussi sincères ces applaudissements soient-ils. Le rebond entre deux moments en serait naturellement modifié, et l'on imagine bien que cela pourrait être préjudiciable à la mise en scène. Réfractaire, disais-je, un brin irrévérencieux par essence, je me laisse à imaginer que la raison pour laquelle on ne peut pas applaudir entre deux airs à l'opéra - que j'ignore et que je n'ai pas envie de connaître au moment où j'écris ces lignes - est tout autre.


L'opéra n'y peut rien. Une image de vieil aristocrate lui colle à la peau - et pourtant, et pourtant... Un peu austère, limite sourdingue, old-fashion, avec ses codes, stricts, comme autant de manières de vieille fille. Chargé d'histoire, évidemment. S'il ne s'agit que d'une convenance, que d'un principe... Du caprice de quel souverain, président ou monarque, doit-on que l'on n'applaudit pas à l'opéra ? Quelle société a déterminé et arrêté cela ? Celle de Vienne ? Celle de Londres, de Milan ? Celle de Leipzig ou de Bayreuth ? A qui doit-on cela ? Certainement pas aux auteurs de La Flûte Enchantée en tout cas. Mozart et Schikaneder ont voulu une œuvre ouverte à tous les publics, non un opéra mais un Singspiel (forme d'opéra-comique), au livret débarrassé des préciosités du langage, aux dialogues compréhensibles par le plus grand nombre, créé pour être joué au théâtre Auf der Wieden (dirigé par Emanuel Schikaneder), situé dans les faubourgs de Vienne, et fréquenté par un public mélangeant les classes sociales. On y applaudissait, on y riait à gorge déployée, on y venait comme l'on va à une fête. Un moment de joie, simple et beau.

Aujourd'hui, on se tait. Aujourd'hui, La Flûte n'est plus un Singspiel. Elle est un opéra tout ce qu'il y a de plus prestigieux, occupant une belle place parmi les dix œuvres lyriques les plus jouées au monde, symbole d'un monde replié sur lui-même, loin, bien loin des foules. Elle est l'élite, et par la force des choses au service de cet élitisme qui restreint, qui fait de l'opéra un marqueur social, un lieu de culture ouvert à certains, pas à tous. A vrai dire au "moins grand nombre". Ceux qui savent qu'il y a ici des règles. Fiers d'avoir été initiés au protocole, ils se poseraient volontiers en garants de l'étiquette. Imaginons un instant que l'un d'entre nous, n'écoutant que son envie, ait bravé cet usage - ou non-usage, celui de l'applaudissement -, dans cette salle ou une autre. J'entends d'ici les râles désapprobateurs s'abattre sur lui tout autour. Des "Oh!" outrés, des "Mais enfin!" outragés, des "Nous ne sommes pas chez Bouglione !", à l'arrogance non feinte.

- Mais... Ces applaudissements n'étaient que le prolongement de...
- Monsieur ! On n'applaudit pas lors d'un opéra, cela ne se fait pas.
- Mais ce moment que nous venons de vivre, il ne vous a pas donné envie de...
- Oh mais silence !
- Aaah!... De témoigner de ce qui vit là-dedans, en vous, de ce qui se déclenche, parce que Mozart, parce que cette mise en scène, ce lieu ! parce que le regard de ce narrateur, parce que la voix de cette chanteuse, parce qu'il est parfois superbement vivant, le spectacle vivant ! Comme nous, n'est-il pas ?
- Qu'il se taise enfin ! Voila bientôt vingt secondes que ce numéro dure !
- Voyez-vous, je suis quelqu'un de bien élevé. J'ai ressenti une émotion telle à l'instant, que j'ai pris mes deux mains, et j'ai fait clap-clap... (Il tape dans ses mains deux fois, marque un temps, puis tape deux autres fois) C'est ainsi que nous sommes dressés, n'est-ce pas? Dès le plus jeune age...
- Que l'on sorte cette personne !
- Bravo clap-clap ! Qui de nous, nourrisson, a échappé à ce phénomène social comme tout premier mode de communication avec nos parents, émerveillés de nous voir répéter le même geste qu'eux ? Personne. Et c'est bien pour cela que les foules s'embrasent d'elles-mêmes parfois...
- (Quelqu'un dans une loge en hauteur) Là, vous étiez seuls !
- Mais vous aussi, là-haut, dans votre recoin bien au-dessus de nous ! Oui, il m'a semblé naturel d'applaudir. Vous y verrez peut-être une forme de primitivité. Sachez que vous finirez par rallier ma cause, comme tous ici. Un troupeau, un vrai troupeau...
- (Une femme dans les premiers rangs) Monsieur, nous sommes ici à l'opéra, et jusqu'à preuve du contraire, nous ne sommes pas... ou plus, si vous voulez... des animaux.
- Madame, allez donc en coulisse dire cela aux petits rats...
- Oh oui, faites de l'humour, tiens... Petit con ! (Quelqu'un plus loin) Oui, ça commence à bien faire maintenant... (Quelqu'un devant) Monsieur, comme l'on ne met pas ses coudes sur la table, on n'applaudit pas à l'opéra. C'est ainsi ! 
- (Tout le monde applaudit, "l'importun" se rassoit en marmonnant) Nous en reparlerons...
- (Quelqu'un au premier balcon) Certainement pas ! (A nouveau quelques applaudissements, et la représentation reprend).

La jeune femme qui m'accompagnait m'a ramené avec douceur à la réalité en traversant la rue Louis Blanc.Oui, cette Flûte Enchantée était enchanteresse, et j'étais content de la savoir contente de cette découverte. La laissant après un repas dépaysant - pas tant que ça... -, et rentrant vers chez moi, j'ai croisé les anonymes, les gueules divers, les gens, les je... Les jeunes taxeurs de clopes de la cité Grange Aux Belles, plus loin l'un de ces quadras encostumés qui rentrent tard car la dynamique de nos valeureuses entreprises n'attend pas, plus bas un punk à chien luné comme une marée du Cap-Fréhel, et plus loin encore la concierge du numéro 15, une ou deux girls dressées sur le très haut du talon, deux ou trois nuiteux émergeant à peine, et d'autres. Déplorant que le chemin était encore long avant que l'opéra soit accessible à tous et toutes. L'opéra, et le reste. Ma conviction demeure. Tout projet politique (même s'il n'est que culturel) ne sera émancipateur que s'il prend racine dans cette nécessité : Tout doit être à chacun, et chaque chose à tous.

"Le vers doit faire l'amour dans la tête des populations. A l'école de la poésie, on n'apprend pas: on se bat. Place à la poésie, hommes traqués! Mettez des tapis sous ses pas meurtris, accordez vos cordes cassées à son diapason lunaire, donnez-lui un bol de riz, un verre d'eau, un sourire, ouvrez les portes sur ce no man's land où les chiens n'ont plus de muselière, les chevaux de licol, ni les hommes de salaires." Léo Ferré

PS : Il va sans dire que si vous passez par ici, et terminez cette lecture en fustigeant cet idiot d'auteur qui ne sait pas que l'on n'applaudit pas parce que... D'abord, cet idiot d'auteur a pris le parti de ne pas savoir. Ensuite, si vous tenez vraiment à lui dire la raison, mais je vous en prie, faites donc !

DK, Paris, le 29 juillet 2013