05/05/2016

[Hors-Série] Retour de Nuit - 3 mai 2016

J'entends parler, depuis ma jeunesse, de racisme d'Etat. C'est une notion que je complète volontiers et souvent en parlant plutôt de racisme institutionnalisé. Parmi les "institutions", il y en a une qui ne cache pas son racisme. Et il suffit de prendre le métro aux aurores pour se rendre compte d'à quel point le Capital est raciste. Plus de vingt ans que je suis usager des deux premières rames du matin - je parle ici de celles de la semaine, et non celles du week-end qui transportent une population moins laborieuse -, et cette donnée est immuable : les épidermes blancs comme le mien sont rares, pour ne pas dire inexistants. Voilà qui sont ceux et celles à qui le Capital réserve ce que le "Travail avec un grand T" fait de plus ingrat, ces emplois pour lesquels on embauche tôt, qui nécessitent de longs transports, qui se font dans une forme d'anonymat social. Ils sont noirs, elles sont noires, ils sont maghrébins, elles sont maghrébines - et cette majorité est si importante qu'il ne peut s'agir que d'une résultante précise. Oui, le Capital est raciste.


Rentrer de la radio, la première rame du métro attrapée sur le "biiiiiip"... M'asseoir... Pour quatre stations !? Ouais mais... Défilé libertaire du 1er mai de la veille encore dans les jambes, sortir de sept heures d'antenne, serpillère partout dans les studios en bonus, m'asseoir... Vite ! Un strapontin libre dès la deuxième porte, impensable aubaine... Assis... Bon, rien oublié ?.. Normalement non... Si, de rappeler la discussion du lendemain avant de rendre l'antenne... Pas grave... Pfouaaah harassé... Fermer les yeux... Quatre stations ? J'ai bien repris ma clé USB ?.. Non, déjà plus que trois... Rouvrir les yeux... Oui, c'est bon, je l'ai dans ma poche, je la sens... Pas grand-monde finalement dans ce premier métro, on a tous et toutes trouvé à s'asseoir, y compris ceux et celles qui viennent de monter... Fermer les yeux... Bonne petite Nuit Noire, allez... La prochaine ?.. Il y a cette spéciale Forêt en préparation là, faut que je la bosse... Ouais mais il me manque plein de sons... Bon... Je suis claqué là, on verra demain... C'est dur... La tête pique... 

Plus que deux stations... Ca monte, je l'entends... On repart... Qui est monté ? Rouvrir les yeux... Je ne vois que leurs pieds... Parmi eux, deux portent des chaussures de femme... Comme toutes les places ont été réparties à la station précédente, elle ne va pas trouver à s'asseoir... Et moi qui rentre dormir, je ne laisserai pas debout une femme qui sans doute va travailler... Allez, debout ! "Je vous en prie, Madame"... "Si, si, allez-y"... Je vais lui sourire, ça lui passera son hésitation... Sourire... Bingo ! "Je vous en prie"... Deux stations, hein ?.. Et puis c'est mon plaisir - presque politique - de créer de l'échange... En l'espèce, une place pour un sourire : ça me va... Et puis, je n'avais vu que vos pieds, Madame, mais maintenant que je vois votre voile, c'est, pour l'athée que je suis, l'occasion d'un sourire en plus... 

Debout... Fermer les yeux... Sourire... Plus qu'athée, je passe mon temps à dire toute l'aversion que la religion m'inspire... Plus qu'une station... Tiens, d'ailleurs... Profiter de la montée de nouveaux voyageurs pour rouvrir les yeux... Vérifier... Oui ! lui qui est assis, enfermé dans sa prière à faire défiler son chapelet dans sa main, des mots sur ses lèvres, du bourrage de crâne dans son crâne... Il fait partie de ceux qui ne se sont pas précipités pour profiter du moment où j'avais les yeux fermés pendant que l'on stationnait et me griller la politesse dans la politesse, tu parles !.. Est-ce qu'il a seulement vu cette femme ?.. Et pareil pour l'autre derrière qui ne prie pas mais dont le mouvement du doigt sur le smartphone tient presque autant du rituel... C'est sûr, c'est plus facile pour moi qui rentre me coucher... C'est sûr... Allez, on va arriver... Hop ! je me glisse devant la porte, prêt à descendre... 

Un dernier regard vers cette femme... On pourrait pousser jusqu'à se dire au revoir... Elle a fermé les yeux... C'est plus facile pour moi qui rentre me coucher, c'est sûr... Les lumières de la station... Un autre "dernier regard", on sait jamais... Non, notre échange va s'en tenir à ça... Ça me va, allez... Ne pas trop attendre de cet "agglomérat de solitudes" que sont les métros du matin... Ceux du soir ne valant, en la matière, pas souvent mieux... La rame ralentit... Et puis, peut-être qu'elle ne regarde plus parce qu'elle aussi s'est résignée à trouver un écho à ses envies de regards simples, de sourires "pour rien, en veux-tu"... La porte s'ouvre... Et puis, s'il y a de ça, peut-être qu'elle n'a pas tout à fait renoncé... Dernier "dernier regard"... Elle a rouvert les yeux et voit mon regard... Me regarde à son tour... Et ses yeux s'éclairent, comme doivent le faire les miens... Sourire partagé... "Bonne journée" en chorus... Simultanéité pour encore un sourire... La porte se referme...

Pas si seuls. Pas si loin. 

Pour quelques instants.

Je fais partie de ceux et celles dont la sociabilité pâtit de leur rareté.


DK, Paris, le 3 mai 2016