13/05/2016

[Hors-Série] Jointure(s) et jonction - Sur la question cannabique

Sur les réseaux sociaux, toute la journée, ça relaie du message. On se connait ? On se connait pas... On se relaie ! On adhère ? On rit, on raille ? On se relaie ! Un propos, ici, à cet instant ! Mais le reste ? On se relaie ! On se croisera ? On ne se reconnaîtra pas ! - Se parler ? Tu parles ! On se relaie ! On se croisera pas, on se parlera pas. On se relaie ! On ferait attention si on se relayait pas ? A qui ?.. On se croise pas ! On se relaie ! Et si on se croise ? On fera pas attention, et d'ores-et-déjà ! On se relaie ! On prendrait le temps... On perdrait du clic ! On se relaie ! Et dis donc, Nuit Noire... Du clic, du clic, pareil !? Pareil, relais, relais ! - Ah ?! Merci aux trois personnes qui relaient parfois ce que nous faisons.

Soutien ! Un salut tout particulier à l'ami Max, qui a repris depuis quelques temps le chemin du combat social dans ce qu'il a de plus courageux. Pour le réfractaire doublé du libertaire qu'il est, ce n'est pas forcément une mince affaire, alors courage ! Et plutôt qu'une séquence marketing plus ou moins déguisée pour vous inviter à écouter Y A De La Fumée Dans Le Poste, l'émission qu'il produit et anime avec efficacité et conviction - libertaire - depuis plus de dix ans, et que vous retrouvez un dimanche sur deux à 18h30 sur Radio Libertaire, voici quelques considérations au sujet de la question cannabique dont nous sommes porteurs, lui comme moi.

C'est vrai, en France (comme un peu partout dans le Monde), si prohibition, arbitraire et répression restent la règle, le débat sur le cannabis avance. Que ce soit dans les échanges formels (débats politiques, universitaires, médiatiques) comme informels (les discussions du quotidien), il suscite depuis quelques mois des propos d'une autre nature. Il ne serait pas impossible que nous soyons en train de sortir de la caricature dans laquelle était cantonné ce sujet, et a fortiori toute tentative d'approche politique de la question.

Plusieurs éléments peuvent expliquer le basculement qui s'est opéré. D'abord - pour être l'un de leurs soutiens depuis de nombreuses années, je commencerai volontairement par eux et elles -, le travail, patient, compliqué, courageux, de tous les militants et toutes les militantes pour Marie-Jeanne, qui n'ont jamais baissé les bras, en dépit de toutes les charges, répressives ou moralisatrices, qu'ils et elles ont pu subir. Sans doute, le changement de loi vers des dispositions moins répressives ou mettant purement fin à la prohibition, à mesure qu'il devient réalité (dépénalisation au Portugal, légalisation en Uruguay, dans quelques-uns des Etats-Unis d'Amérique, pendant que de nombreux pays en Europe comme dans le monde avancent sur la voie thérapeutique), démontre son efficacité, oblige à d'autres paradigmes. Peut-être aussi les différentes prises de position publiques (politiques et politiciennes, artistiques) - j'ai souvent exprimé mon scepticisme à ce sujet, et je persiste.

Autre facteur, et celui-ci me semble primordial. Ces statistiques qui confirment une consommation (qu'elle soit expérimentale, occasionnelle ou régulière) en globale augmentation ces dernières années, c'est, au-delà du chiffre abstrait, une part grandissante d'usagers et d'usagères, autant d'individu-e-s, comme d'entourages, à-même de dépasser les visions idéologisées ou moralisatrices dont ils et elles étaient jusqu'alors abreuvées. Autant d'individu-e-s qui tendront l'oreille si le sujet est évoqué autour d'eux et d'elles. Autant d'individu-e-s qui pourront se sentir concerné-e-s lorsque sera dénoncée l'inefficacité de la prohibition, la brutalité de la répression, l'incertain du bon vouloir de la "justice". Autant d'individu-e-s qui pourraient un jour estimer qu'avoir un avis ne suffit pas, et qu'il convient de sortir de la passivité, d'une forme d'acceptation, et prendre position. En grossissant les rangs de la Marche Mondiale du Cannabis qui a lieu demain par exemple...

Et si le débat semble bien plus audible qu'il ne l'était il y a encore quelques années, parmi les arguments récurrents (quasi exclusif dans le discours des élu-e-s et responsables de partis) qui plaideraient en faveur du changement de loi, il y a l'aspect financier des choses, la formidable manne que ne manquerait pas de générer la légalisation du cannabis. Il n'est pas anodin que cet angle de vue soit davantage mis en avant, fasse davantage "recette", que la possibilité donnée à de nombreuses personnes d'accéder à un biais thérapeutique synonyme, au minimum, de soulagement - peut-il en être autrement dans un monde capitaliste ? Or, pour nous, à l'émission Y A De La Fumée Dans Le Poste, le combat cannabique n'est pas dissocié des autres combats dans lesquels nous sommes inscrits. Et si nous combattons le Capital, ce n'est certainement pas pour le relativiser au moment de parler du cannabis, et targuer qu'il y aurait de l'argent à se faire en mettant fin à la prohibition.

De l'argent à se faire... Pour qui ? Pour l'Etat (avec un modèle de distribution type régie) ou pour les firmes marchandes (comme cela se fait aux Etats-Unis, où explose le canna-business yeah ! come on !), mais certainement pas pour le peuple, qui, à la limite, s'en fait déjà en l'état actuel des choses (argument que l'on entend souvent chez ceux et celles du mouvement libertaire loin du combat cannabique voire défavorables au changement de loi. D'autres encore estimant qu'il est illusoire d'attendre de la loi comme de la morale qu'elle nous laissent la possibilité d'un réel épanouissement individuel). Comment croire que le changement de loi, s'il se contente de logiques marchandes, s'il se "résume" à une volonté d'endiguer le marché noir en créant un marché officiel, dont les tarifs et modes de distribution seraient déterminés de manière officielle par l'Etat ou officieuse par trois ou quatre entreprises qui feraient à elles seules la concurrence, puisse réellement se faire en faveur des adeptes du cannabis issu-e-s des classes populaires ?

Nous pourrions, en tant que militants et militantes cannabiques, nous contenter d'un pis-aller réformiste, et soutenir tous les modèles, utiliser tous les arguments - caresser dans le sens du poil les valeurs de ce vieux monde en répétant "pognon ! pognon ! pognon !" -, pourvu qu'ils aillent dans le sens de la sortie de la prohibition. Nous serions bien peu regardants. Les militants libertaires et anticapitalistes que nous sommes, révoltés contre la prohibition, génératrice de violence, d'arbitraire, de répression, savons que les logiques marchandes ne sont porteuses d'aucun progrès pour le peuple. Pour nous, le changement de loi doit être une occasion - un prétexte - pour aller vers de nouvelles pratiques. Si la plupart restent à inventer, des propositions concrètes existent déjà. L'autoproduction, mise en avant par le mouvement cannabique, est une façon de dépasser le marché. Elle peut aussi induire des pratiques solidaires (échanges et mutualisation entre produc/teurs/trices et non-produc/teurs/trices type Cannabis Social Clubs ou autres).

Le combat pour le cannabis n'est pas hors-sol. Il s'inscrit dans un contexte plus large, de lutte pour la transformation de ce monde. C'est une approche politique, si ce n'est révolutionnaire, anticapitaliste et de refus de tous les conformismes (qu'ils soient de nature politique, économique ou morale), que porte l'émission Y A De La Fumée Dans Le Poste. Nous appelons ceux et celles qui partagent cette vision à prendre contact avec nous, afin d'ouvrir davantage de perspectives dans les réflexions que nous menons et actions que nous entreprenons (écrivez-nous à Y A De La Fumée Dans Le Poste, 145 rue Amelot, 75011 Paris, appelez-nous pendant l'émission, un dimanche sur deux à 18h30 sur Radio Libertaire, venez nous rencontrer lors de l'appel du 18 joint qui aura lieu, comme tous les ans, le 18 juin à La Villette), et dépasser la solidarité du pet' qui tourne.

La liberté ne peut être que toute la liberté ; un morceau de liberté n'est pas la liberté.” Max Stirner


Davou pour Y A De La Fumée Dans Le Poste, Paris, le 13 mai 2016