27/10/2015

Silence ! [Part.1]

Bonsoir aux amis et amies de la Nuit Noire,

Il y a des moments où s'impose à certains, à certaines, à qui peut, la nécessité de se mêler. Parce que, de nos consciences comme de nos coeurs ont découlé quelques convictions, nous sommes présents, présentes, dans le combat contre telle menace, pour tel projet. Et dans ces luttes, les anarchistes sont et seront toujours aux côtés de ceux et celles qui subissent en plein les réalités que nous dénonçons, que ce soit les logiques d'Etat, les lois mortifères du Capitalisme, les affres et stigmatisations de la société - cette sociale, glorifiée par nos "ami-e-s" trotskistes. Nous sommes aux côtés de ceux et celles qui œuvrent à se défaire, en pensée comme en actes, de ces réalités d'hier, et à établir d'autres conduites, nécessairement autonomes. A leurs côtés, nous restons fermes dans nos convictions, dans le refus de l'autorité, de l'idéologie, du grégarisme.

Il y a des moments où s'impose à certains, à certaines, à qui veut, le besoin de ne pas se mêler. Que ce soit pour se garder de la colère, ou ne pas tenter l'amertume, qui sait économiser deux ou trois larmes, nous préférons nous soustraire. Y compris de nos plus directes proximités, les choisies, nos groupes, qu'ils soient amicaux, politiques, de loisirs, etc. Autant d'individus que d'opinions, de façons de comprendre, de ressentis... Seule la possibilité d'être autre en son sein permet de mesurer à quel point le groupe, au sens le plus large qui soit, est un vecteur d'émancipation pour ceux et celles qui le composent, ou au contraire un contexte qui tend à se retenir, à se restreindre.

La semaine dernière, grosse crève, gorge en feu, faire de la radio était impossible, cas de force majeure. Le report de l'émission un temps annoncé n'aura pas lieu. Nous nous retrouverons donc le 2 novembre au soir, pour une Nuit Noire au programme libre.

C'est pas la gorge, cette semaine. C'est, "quelque part entre peau et jactance", l'envie, non de me taire, mais d'éteindre le micro, pour marquer un temps. Que, parmi, les neufs auditeurs et auditrices de la Nuit Noire, la partie la plus réfractaire au contenu politique ne se réjouisse pas trop vite. D'abord, parce qu'elle a ici à lire. Et ensuite parce que, dès la semaine prochaine, la Nuit Noire reprendra son cours normal, rythmes et rigueur de gueulante.

Plutôt qu'un mix, trois big up, et quelques évocations inattendues, je vous adresse cette semaine deux anecdotes. Pour les comprendre, à ceux et celles qui ne sont pas au courant, il faut savoir que, derrière mon nom d'antenne, Davou, il y a un prénom qui fait quand même un peu juif, et un nom qui fait quand même un peu arabe (sic). Quant à ma gueule, c'est celle d'un Parisien, qui laissera à ceux et celles qui ont besoin de stéréotypes le soin ou la liberté de me voir comme bon leur semblera.


En 2006, je travaillais dans un grand établissement public, affecté depuis deux ans dans le même service. Plutôt enclin à parler, connu pour mes positions syndicales, j'avais de nombreux échanges, amicaux ou acerbes, mais je parlais à l'ensemble de mes collègues. Tous, sauf un. Il faut dire qu'il ne parlait pas à personne, si ce n'est à son pote, le seul, un collègue d'un autre étage qui venait le voir de temps en temps. On se voyait pas vraiment, il bossait sur une machine dans un coin, loin du reste de l'équipe. On se serrait la main à la prise de service, de manière très automatique, sans même se dire bonjour. Je n'avais jamais entendu le son de sa voix jusqu'à ma dernière semaine là-bas.

Un matin, un sondage donne Nicolas Sarkozy largement vainqueur de la présidentielle qui approche. La radio qui hurle dans le service en parle, c'est en Une des quotidiens gratuits qu'on se refile les uns les autres. Avec les collègues, on parlait luttes sociales avec certains, un peu, mais dans l'ensemble, personne ne prêtait attention à ce "versant" de la politique. A la pause qu'on s'accorde vers dix heures, je me mets dans mon coin pour m'enfiler un sandwich peinard. Une poignée de secondes à peine, j'entends des pas qui se rapprochent. Incroyable ! C'est ce "collègue-mystère" qui vient me voir. Il s'arrête devant ma petite table, il pose la Une du gratuit qui annonce la victoire de Sarkozy dessus. Et il me parle.

"- Il va gagner, TON candidat !
- Pardon ?
- Lui - il pointe du doigt Sarkozy sur la Une. C'est bien un juif, non ?"

Et, sa question n'appelant pas de réponse, il se barre.


Un an et une quinzaine de jours plus tard, je suis représentant, et je démarche une boutique en banlieue de Paris - qui a depuis fermé. D'abord agréable, la patronne, qui ne me connait pas, m'accueille avec intérêt. Elle regarde mes collections. Pas de clients, elle prend le temps, elle compare les prix. Ce que je lui présente finit par la convaincre, elle passe commande. Commande rondelette. Une cliente entre dans sa boutique au moment où nous allions nous séparer. C'est une femme un peu agée, au sourire tendre et généreux, qui s'inquiète de savoir si elle nous dérange, achète ce dont elle a besoin, laisse tenter par un petit truc en plus, paie, nous salue chaleureusement, et s'en va. C'est une femme maghrébine.

"Mfhmm, remarquez qu'on a de la chance, d'habitude elles viennent voilées !"

La commerçante marque juste un silence pour souligner son propos, et la voilà qui se lâche pour de bon. Je vous passe le détail de la logorrhée raciste abjecte, les mimiques insultantes, la vulgarité avec laquelle tout cela est dit. En quelques minutes, un ramassis de clichés, tout y passe. Un peu sonné, n'ayant plus qu'une seule envie, me tirer d'ici, je range mes affaires en me demandant comment une telle dose de haine peut rentrer dans un si petit corps. Elle ne prête plus attention à moi, jusqu'au moment où elle me demande mes coordonnées pour garder contact. A commencer par mon nom.

"Vous êtes monsieur ?" Pour lui répondre, je suis allé chercher ce que j'avais de plus guttural afin de prononcer comme il faut mon nom de "métèque", avec l'accent bien "métèque" (le "kh" par lequel il commence et le "w" par lequel il passe permettant certains effets spectaculaires dont je ne me privai pas). Je peux encore palper les contours du silence qui s'en suivit. Je suis resté courtois avec cette commerçante décontenancée, mais, ni commande, ni au revoir, nous en sommes restés là.


Ca fait quarante-deux berges que je suis ni/mi juif, ni/mi arabe. Et comme je ne suis rien de ce que peut ou veut voir l'autre, je suis aussi tout ce qu'il ne peut ou ne veut pas voir. Je suis ni/mi noir, ni/mi homo, ni/mi rrom, ni/mi fou, ni/mi plombier polonais, ni/mi ZADiste, et j'en passe. C'est comme ça que je me sers de mon métissage. Comme d'un ressort qui fait de moi le frère de tous ceux, de toutes celles qui sont bien plus que le résumé que l’œil grossier qui les regarde fait d'eux. A leurs côtés, prêt à ouvrir ma gueule, à serrer mes poings pour eux. Tendre le doigt, parfois - devinez lequel !

Ce collègue, je sais. Cette commerçante, je sais. En revanche, je n'ai toujours pas eu la curiosité de demander à ces gens qui ont besoin de types et d'archétypes, qui parlent de racisé-e-s, quelle case ils ont coché pour moi.

Et comme cela me fait vomir en fait, ma curiosité ne m'a même pas attendu pour se placer ailleurs.

A lundi prochain, Davou


Paris, le 27 octobre 2015