31/03/2015

[Hors-Série] Dialogue - I - Lendemain d'élection

- T'as voté ?

- T'es pas fou non ?

- Ah. Et ça ne te dérange pas de faire le jeu du Front National ?

- Pardon ? Ce ne sont pas ceux et celles qui vont voter... et pour pour lui... qui en premier lieu font son jeu ?

- Si, mais en ne votant pas, tu donnes proportionnellement plus d'importance à ces voix.

- Proportionnellement... Tu veux que dire que, dans l'hypothèse absurde où plus personne ne se rendrait aux urnes à l'exception de mon boulanger s'en allant voter pour sa femme, ma boulangère serait élue ?

(Source Zones Subversives)
- Oh, c'est trop facile de s'en tirer pour une pirouette, et de refuser de voir la réalité en face.

- Pardon, mais l'absurde n'est que réalité. Et parce qu'il la prolonge dans une forme de dérision, il est de plain-pied dedans. Mais passons. Moi, je m'interroge. De quoi relève cette idée qui ferait de moi qui ne vote pas un complice tacite du parti néo-fasciste ?

- Certainement pas de l'absurde mais des mathématiques.

- De l'autoritaire surtout. Car si je ne vote pas, on ne peut pas non plus faire de moi un abstentionniste. S'abstient celui ou celle qui est appelé à faire quelque chose. Celui ou celle qui n'est inscrit nulle part n'est appelé à rien.

- Oui, la posture des anarchistes ! "Le refus du système électoral et tout ce qu'il représente"...

- Pas une posture, une conviction. Au sujet du système parlementaire, et qui plus est pour ce qui est du principe de se laisser représenter, que ce soit par un autre individu ou par un parti, oui, je crois que s'inscrire, c'est bon gré mal gré souscrire.

- ... et cette idée que "c'est de la lutte sociale et d'elle seule qu'on est en droit d'attendre quelque chose".

- D'elle bien sûr, mais pas uniquement. L'échange individuel joue un rôle tout aussi important. Au point où j'en suis, je ne sais pas laquelle de ces deux nécessités prévaut. La société, elle est aussi une autorité, avec codes et principes auxquels il convient de se plier, non ? Et puis, l'individu confronté à sa propre lutte, celle qu'il mène avec lui-même, se repose parfois en allant trouver auprès des autres un écho à sa propre solitude...

- Je t'en prie ! Déjà que tu ne votes pas, mais si en plus tu te livres à de telles digressions, le FN a de beaux jours devant lui ! Tu veux que je te rappelle le résultat des dernières élections ? Tu en as assez parlé toi-même, ils sont alarmants !

- Oui. En Grèce, un parti se réclamant du nazisme - je n'évoque pas les soupçons que l'on a au sujet de tel militant ou tel cadre, non, ce parti se revendique, jusque dans son sigle, de l'idéologie nazie - a réalisé il y a quelques semaines le troisième score aux élections générales.

- En Grèce, en Grèce... En France ! En France !

- En France ? Le même soir, on fêtait la victoire de ce qui nous était présenté, de la même manière par les chaines d'information en continu que par Mélenchon et ses amis, comme la gauche radicale.

- Tu digresses encore. Tu vas me dire que c'est parce que tu es internationaliste, c'est ça ? Et que la menace que représente le FN se retrouve un peu partout en Europe... D'accord ! Mais si tu t'en tiens à des digressions ou de grandes idées, ce ne sera pas la peine de descendre dans la rue si la candidate de ce parti gagne les prochaines présidentielles, hein ? Ah non !

- Je serai pourtant dans la rue avec toi. Parce que tu y seras. Et parce que je ne l'aurai pas quittée. Parce que, et tu ne m'enlèveras pas de l'idée, si son parti remporte un nouveau scrutin, et même s'il s'appelle cette fois "présidentielle", c'est que ses idées auront gagné bien d'autres combats, en amont... ceux de la rue justement... mais pas le soir de tel jour, non, au quotidien. Autrement plus âpre que de convaincre le temps d'une campagne.

- Oh, c'est facile !

- C'est pas facile.

C'est pas facile.

(Dialogue imaginaire, largement inspiré de la réalité - volontairement et temporairement interrompu)

 DK, Paris, le 31 mars 2015