29/01/2015

[Hors-Série] Notes à propos d'une photo

C'est pas tous les jours facile d'être antimilitariste (non plus...)

Depuis deux jours, l'image d'un sourire ne me quitte pas. C'est le sourire d'une jeune femme. Je ne la connais que par une photo qui m'a été amenée par la réalité en pixels. Je ne connais guère plus que ce que la photo me dit d'elle. Son nom me restera probablement inconnu. Mais, comme répondant à un besoin, voilà deux jours que l'image de cette jeune femme souriante revient dans mes pensées.

Elle est à l'arrière d'un pick-up, à côté d'autres filles. Ce sont surement ses copines - à son age, il n'est encore bien souvent question que de copines. Elles sont pour la plupart assises, sagement alignées. Et comme chacune a pris soin de peigner ses cheveux, et comme toutes portent le même habit, c'est jusque dans l'élastique rose au bout de la natte qu'elles ont des airs de gentilles écolières. Tournées vers l'extérieur, chacune à sa manière salue (probablement quelques personnes ou une foule qui les saluent aussi). Elles resplendissent de vie.

Moi, ce n'est qu'à elle que je prête attention, à cette jeune femme tournée vers le photographe, et qui sourit. Son sourire, il est l'unique. Et dans son regard - l'unique ! -, quelque chose qui me bouleverse, dont je ne sais pas si cela tient de la tendresse, de la détermination, de l'innocence, de l'humilité, du courage, de l'empathie, de la jeunesse, de cet Orient qui m'est si loin/si proche. De la beauté ? Qu'importe, car elle est aussi belle que l'instant.

Elle semble heureuse. Elle sourit. Et je souris avec elle. De la main gauche, elle tend vers ses autres dont elle fait partie quelque chose de fraternel, comme pour le leur rendre. De la main droite, elle soulève une arme qu'elle tient non pour s'en servir, mais pour bien la présenter à tous, comme un gamin fier montre son jouet. Point de jouet. C'est un fusil à répétition de type Kalachnikov.

Je dois confier que mon regard, aussitôt qu'il réalisait ce qu'était cet objet brandi, s'est détourné pour revenir au visage juvénile de cette femme, comme par refus de les associer - refuser toute autre association. Et m'en remettre à l'illusion d'y (re)trouver assez de tendresse pour dissiper ce malentendu - ce "malvu" -, me dire que je me suis trompé, qu'elle porte, allez ! va pour un drapeau. Mais l'uniforme de ma gentille écolière est un treillis. Elle ne rentre pas de l'école mais du combat. Et si son visage est arrivé jusqu'à moi, c'est parce qu'elle est soldate, qu'elle et ses copines font partie de ces troupes kurdes qui se sont battues pour libérer Kobané de la présence de la secte combattante Etat Islamique.

Et me voici, individu antimilitariste convaincu, percuté par la tendresse d'une femme combattante, bousculé par ces associations auxquelles je me refusais d'abord - refus n'est pas négation, elles sont là. Hier utilisée par des barbares à quelques rues d'ici, cette arme de barbares - au bord du pléonasme ; aujourd'hui tenue par ce qui est encore une enfant, cette arme d'espoir - et le pléonasme ne tient plus. Et de ce combat qu'elle vient de mener, n'aurais-je pas été aussi partie prenante si j'étais né - ou née - là-bas ? J'aurais bien du mal à me dire pacifiste, tant je me sens le frère de cette jeune femme vivante et combattante - et cela même si je la sais embrigadée -, tant je crois à la nécessité de combattre ceux et celles qui ont la défiance comme principe, la violence comme seul moyen, et l'aveuglement idéologique - et la religion en est une - comme fin.

Mais antimilitariste je suis, et je le reste, jusque dans la tendresse que j'ai pour cette jeune femme en armes. D'abord parce qu'il suffit de voir les images de Kobané libérée pour se demander ce que "libérée" veut dire. Oui, la guerre, dans sa globalité et dans tout ce qu'elle a de plus militaire, est une abjection. Antimilitariste, parce qu'états, nations, frontières sont autant d'idéologies instrumentalisées par les tenants d'un système économique et politique que nous sommes un certain nombre à refuser, pour Paris comme pour Kobane, Rojava, et partout ailleurs. Antimilitariste, parce que refusant les impérialismes, parce qu'anticapitaliste. Antimilitariste, parce qu'internationaliste.

Parce que résolu à lutter contre toute autorité, toute hiérarchie, partisan du libre-arbitre individuel comme de l'égalité, il me semble important de promouvoir tout ce qui pourra permettre à cette jeune femme de travailler à ses propres combats d'individue, aux ententes et solidarités qu'elle pourra nouer avec les autres, jusqu'à ceux d'en face. Aucun embrigadement, qu'il soit militaire, religieux, social, ne lui permettra de s'émanciper. Mais toute combattante qu'elle est aujourd'hui, je vois en elle - et en ceux d'en face aussi - quelqu'un qui a droit à ces plaisirs, envies, connaissances, réflexions, ivresses, douceurs, et autres libertés que je revendique pour ma personne. Si "je est un autre", je est elle aussi.

Une Nuit Noire antimilitariste est en préparation.

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Post-Scriptum - La photo en question est notamment ICI.


DK, Paris, le 29 janvier 2015