05/05/2014

[Hors-Série] Abstention électorale / Expression libertaire

En tant que libertaires, pour la plupart refusant l’encartage jusque dans l’électoralisme, il est évident que ce système basé - sur le plan politique, car, rappelons-le, sa base économique est immuable et reste le capitalisme - sur la représentation, la délégation de pouvoir, le dit-pouvoir érigé en culte, ne peut être le nôtre. D'ailleurs, si vous permettez, il aurait sans doute une autre allure si ceux qui croient en lui, leurs enfants, neveux et nièces, filleuls et affiliés, allaient voter. Tout ce qui est délégataire éloigne l'individu de son développement et de son autonomie. Le principe électoral, au-delà même de la caricature démagogique qu'il permet - voire implique -, est, depuis ses tenants autoritaires (irrévocabilité des mandats, redécoupages électoraux, etc...) jusque dans ses aboutissants falsifiés (constitution d'une oligarchie héréditaire, représentativité tronquée, etc...), un instrument ne visant qu'à constituer une barrière entre l'individu et ce qu'est vraiment le politique.

L'individu se trouve de fait au cœur du politique. Il voit pourtant le pouvoir se transmettre de père en fils - ou en fille -, se réserver à ceux qui ont appris jargons et verbiages, se pratiquer par d'autres, qui font de leur fonction un métier. Et voilà peu à peu qu'il oublie qu'il est ce cœur, qu'il est le seul pouvoir s'il le veut. Mais cet oubli est totalement involontaire. Car d'individu, le voilà reformaté par l'idéologie marchande en consommateur, soumis aux intérêts industriels, et sa force mise au service de l'accumulation financière. Quand il achète, il s'en va choisir si la lessive rouge est mieux que la lessive bleue (nous aurions pu ici parler d'une orange), et choisit en fonction de ce que le spectacle lui a imposé. Or, de quelle liberté dispose-t-il au cœur de son quotidien d'individu ? Il est contraint au travail, à la discipline dans ses mouvements, jusque dans les moindres détails de nos villes modernes, à ne goûter qu'aux loisirs offerts à sa classe.

Alors, même si c'est parfois au terme d'un constat amer, souvent suivi d'un argumentaire visant à libérer sa conscience (à soulager ce qui, chez lui, se rappelle qu'il est bien au coeur du politique), il fait vivre ce qu'il tient pour l'une de ses dernières libertés. Et de la même manière qu'il achète, il vote. Il achète utile car la crise est là. Il va chez celui qui vend le moins cher, et qu'importe si cela se fait au détriment de la paie de la caissière qui lui sourit. Et puis, il reste fidèle à sa marque de beurre. Parfois, il n’est pas très regardant avec les dates de péremption. Parfois une information peut lui parvenir, mais même s’il apprend que la politique de marges que pratique son supermarché tient presque lieu de racket, il y retourne quand même. Quand on dit qu’il achète comme il vote…

De ce système, nous ne voulons pas, car le nôtre s'y oppose. Le principe de délégation, de quelque délégation que ce soit, est aux antipodes d'un projet politique visant à replacer l'individu au centre de tout projet collectif (l'un n'allant pas sans l'autre), à rendre à chacun, à chacune, une emprise sur ce qu'il vit, seule condition pour rendre le désir de ce qu'ils accomplissent et accompliront aux Hommes, qu'ils soient de Neuilly ou de la cellule anar. C'est ce désir, et seulement ce désir, qui permettra à l'individu passif, peu à peu transformé par l'idéologie marchande en consommateur, de dépasser ce que le spectacle détourne et prive de sens, et d'engager un processus lui permettant de devenir ce que Guy-Ernest Debord théorisa sous ce mot, un "viveur".

Une action révolutionnaire dans la culture ne saurait avoir pour but de traduire ou d'expliquer la vie, mais de l'élargir. Il faut faire reculer partout le malheur. La révolution n'est pas toute dans la question de savoir à quel niveau de production parvient l'industrie lourde, et qui en sera maître. Avec l'exploitation de l'homme doivent mourir les passions, les compensations et les habitudes qui en étaient les produits. Il faut définir de nouveaux désirs, en rapport avec les possibilités d'aujourd'hui. Il faut déjà, au plus fort de la lutte entre la société actuelle et les forces qui vont la détruire, trouver les premiers éléments d'une construction supérieure du milieu, et de nouvelles conditions de comportement. Ceci à titre d'expérience, comme de propagande. Tout le reste appartient au passé, et le sert. - Guy-Ernest Debord, Rapport sur la construction de situations, Ed. Mille et une nuits (disponible à la Librairie du Monde Libertaire)
Les anarchistes (ceux qui sont inscrits sur les listes électorales) ne sont pas allés voter ces dimanches de mars, et, comme tous les dimanches électoraux, n'iront pas voter en mai. Vous pouvez les compter avec qui vous voulez, les promeneurs, les chasseurs, les renégats de la démocratie, les paresseux, les idiots, les rêveurs, les désabusés, les "faiseurs de tremblement de République" (pauvre République !), les "envoyeurs de signal fort". Ils sont avec eux dans vos comptes ? Soit ! Comptez-nous où vous voulez.


DK, Rédigé à Paris le 24 mars 2014.