30/04/2014

[Hors-Série] Notes après les élections municipales en France (3/3)

[Il faut noter pour ce qui va suivre, que de plus en plus de militants ou sympathisants de gauche s'interrogent sur le rôle que joue la représentation spectaculaire, et particulièrement le vecteur télévisuel, sur ce qui nous est présenté comme le débat politique. A titre d'exemple, quelques jours avant le premier tour, un tweet consacré au temps de parole accordé dans un temps donné au FN/RBM par la chaine de télévision BFMTV a rencontré un grand succès. Cette esquisse de critique, aussi parcellaire soit-elle, est encourageante. Il faut travailler à faire en sorte que cette prise de conscience s'élargisse à l'ensemble des activités humaines touchées par l'idéologie marchande, et par là-même, du diffus au concentré, à l'ensemble des interactions sociales.]

Entrons un peu plus dans le détail avec un argument maintes fois entendu. Toujours dans cette volonté illusoire de ne pas noircir le tableau quant aux résultats de l'extrême-droite, beaucoup mentionnent les difficultés que le FN/RBM a eues pour constituer ses listes. Qu'y a-t-il ici d'encourageant ? D'une part, comme évoqué plus haut, le parti emmené par Madame Le Pen ne bénéficie pas encore du statut des formations dites traditionnelles, inscrites dans la République, et qui incarnent "la politique" depuis longtemps. Ensuite, s'il recueille ne nombreux scrutins, le FN/RBM ne dispose en effet pas d'un maillage militant comme c'est le cas pour les autres. Cela lui pose forcément des difficultés au moment de désigner les candidats. Pour autant, n'oublions pas qu'au final, il n'a jamais présenté autant de listes. Et interrogeons-nous. Car s'il réalise des scores importants aujourd'hui, qu'en sera-t-il quand il disposera d'un appareil militant, en capacité d'être en contact avec les électeurs ?

Et cela finira forcément par arriver. A mesure que ce tabou d'être engagé à l'extrême-droite n'en sera bientôt plus un. D'abord, quelle honte y aurait-il à être militant d'un parti qui, de scrutins en scrutins, se décline sous les appellations "député", "maire", "conseiller général", "conseiller régional" (et les résultats dans le Gard ou dans le Vaucluse pourraient bientôt lui donner du "sénateur" !) ? Et puisque la droite la plus réactionnaire défile en cortèges, et se met soudain à faire des prières de rue en latin, pour appeler le saint-esprit à empêcher le cours de l'histoire ? Et puisque cette même droite organise dans les rues de Paris des manifestations autorisées par les pouvoirs policiers où sont criés des slogans racistes ? Décomplexant, n'est-ce pas ?

Et puisque la gauche a peur de la rue quand elle est dans les ors de la République... Dans les années 80, 90, 2000, les résultats obtenus par le Front National soulevaient l'indignation de la gauche, qui, elle aussi, appelait aux mobilisations populaires. Nul doute qu'une volonté délibérée d'instrumentaliser cette légitime colère guidait la plupart des initiatives. Et que peu à peu s'est dilué dans le spectacle ce qui n'était pas un mouvement - pendant que d'autres organisations, loin du spectacle, perdurent, non sans difficultés. Il ne s'agit pas de les regretter en tant que telles, mais ce qu'elles permettaient, des rencontres, collectives et individuelles, oui, se retrouver et se sourire, entre nous, cette immense majorité du nous qui rejetons l'idéologie haineuse du FN/RBM. Elles existaient, ces manifs de lendemains de gueule de bois brunasse. Le soir même parfois ! Elles n'existent plus.

Car oui, ce succès électoral n'est pas le premier. Y compris lors d'un scrutin local, qui lui est mécaniquement et traditionnellement défavorable. En 1995, le parti d'extrême-droite, dirigé alors par le père de Madame Le Pen, s'était déjà emparé de mairies, et parmi lesquelles celle de Toulon. Nous pourrions être tentés alors de nous rappeler du bilan désastreux de ces "expériences". Mais voilà, aucune d'entre elle n'a été véritablement sanctionnée par les électeurs. Monsieur Le Chevallier, ancien édile de Toulon, n'a certes pas été reconduit en 2001, mais c'est autant aux tiraillements internes au Front National (il avait soutenu Monsieur Mégret lors de son coup de force raté de 1999) qu'au désaveu des électeurs qu'il le doit - n'oublions pas non plus le contexte varois, l'héritage des Arreckx, Cercia et autres. Mais pour le reste, et la très farfelue Madame Mégret à Vitrolles, et Monsieur Simonpieri à Marignane ont été reconduits lors du scrutin suivant. Quant à Monsieur Bompard, il est toujours maire de la ville d'Orange.

Un autre facteur différencie le succès enregistré par le FN en 1995 et celui du FN/RBM de 2014. S'il abordait hier les échéances électorales avec l'arrogance de celui qui ne veut pas gouverner, ce n'est plus le cas aujourd'hui. La présidente du parti néo-fasciste l'affirme. Elle veut gouverner. Et si son père n'a jamais présenté ces expériences de gestion municipale comme un laboratoire d'idées, Madame Le Pen déclarait en début de campagne que les municipalités conquises par son mouvement seraient "l'avant-garde d'une nouvelle donne politique" (meeting à Marseille, le 15 septembre 2013). Autant de points d'appui en vue d'autres échéances - et de toujours mieux incarner le politique au non-sens spectaculaire du terme.

A ce titre, il est significatif de noter, parmi les élus Frontistes, nombre de spécialistes de la "question" médiatique. Monsieur Rachline, maire de Fréjus, est le conseiller web de Madame Le Pen, et s'occupe de son compter Twitter. Monsieur Sanchez, maire de Beaucaire, est le présentateur de la chronique télévisuelle que tient chaque semaine, sur le site du Front National, Monsieur Le Pen. Il est par ailleurs le anchorman de la plupart des grands meetings du parti d'extrême-droite. Monsieur Ménard, maire de Béziers, a fondé l'association Reporters Sans Frontières, et, à ce titre, a parcouru tous les plateaux, prêché sur toutes les antennes. Avec d'autres, comme Monsieur Philippot, ils sont le symbole de ce renouvellement de génération ayant grandi avec la massification médiatique, avec le triomphe du renversement spectaculaire. Ils en maitrisent, sinon les usages, les enjeux.

Et puis, il y a ceux, partis ou individus, qui, profitant des succès électoraux du FN/RBM comme de son repositionnement - et en l'espèce, qu'importe s'il ne s'agit que d'une apparence -, trouvent un espace à sa marge pour naitre et exister. Outre la Ligue du Sud, créée et dirigée par Monsieur Bompard, citons le Parti de la France de Monsieur Lang (qui est parvenu à obtenir trois élus), ou encore la présence parmi les candidats de la commune de Vénissieux des dirigeants de deux organisations groupusculaires dissoutes par les pouvoirs publics suite à l'assassinat de Clément Méric, à savoir l'Oeuvre Française et Jeunesses Nationalistes, Monsieur Benedetti et Monsieur Gabriac.

Le cas de ce dernier, exclu du FN pour une parade nazie partagée sur les réseaux sociaux, et candidat sous l'étiquette "Vénissieux fait front", mériterait probablement d'être davantage étudié. Pour faire simple et volontairement parcellaire, qu'il me soit permis d'évoquer une anecdote. Savez-vous que Monsieur Gabriac est très actif sur Twitter ? Comment le sais-je ? A force de ce que l'on appelle des ReTweets de la part de Madame Fourest. Renversement spectaculaire, disai(en)t-il(s) ? Parce qu'il est encore difficile de savoir si l'écho donné par Madame Fourest aux activités de Monsieur Gabriac est un soutien involontaire ou inconsciemment volontaire, nous y reviendrons.

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Au moment d'achever ces quelques notes, une évidence s'impose. Les résultats électoraux enregistrés lors du scrutin municipal des 23 et 30 mars 2014 sont une forme de confirmation qu'un sentiment plus diffus se propage dans les mentalités, porteur de rejet, de haine. Mais ces résultats précèdent et suivent autant d'autres aux tenants semblables. C'est pourtant au-delà de cette lame de fond que se trouvent les raisons de sonner l'alarme. Les dégâts provoqués par l'idéologie marchande et son corolaire spectaculaire sont immenses. Et c'est d'un mouvement tout aussi immense, et uniquement d'un tel mouvement que viendra l'émancipation. Face au fascisme, les manifestations passives ne suffiront pas. Seuls quelques esprits citoyennistes espèrent encore qu'écrire des livres suffira. Or, ceux qui pensent que le combat anti-fasciste est la réponse se maintiennent dans une illusion assez semblable. Bien sûr que ce combat est appelé à devenir une vraie lutte, active et de plus en plus antagoniste. Nous y prendrons la part qu'il se doit. Mais nous ne nous trompons pas d'ennemi. C'est bien à la lutte contre le capitalisme, l'idéologie marchande, son règne mortifère, sa dénaturation du vivant, qu'il s'agit de se consacrer. Plus que jamais.


DK, Rédigé à Paris et Lyon, les 24 et 31 mars, 14 et 30 avril 2014.

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