30/04/2014

[Hors-Série] Notes après les élections municipales en France (2/3)

Oui, les choses ont changé depuis 2002, et ce scrutin en est une nouvelle illustration. Représenté par près de 600 candidats, parvenant à faire élire l'un de ses représentants dès le premier tour, à placer en tête dix-sept autres dans autant de communes de plus de 10.000 habitants, à décrocher une dizaine de mairies au terme du deuxième tour (dont celles du 7ème secteur de Marseille - 150.000 habitants, la plus grosse entité communale dirigée par le Front National, Fréjus, Villers-Cotterêts, Mantes-La-Ville, Hayange, Cogolin ou encore Béziers), le FN/RBM ne se cache plus donc, et de fait, il s'installe. A titre de comparaison, lors du scrutin municipal de 1995, au terme duquel il avait conquis ses premières mairies, ses candidats n'étaient que 116 à avoir eu la possibilité de se maintenir entre les deux tours (ayant obtenu plus de 10% des voix), et à provoquer des triangulaires. Ils étaient 229 dimanche dernier. Et une nouvelle fois, le vote d'extrême-droite s'est renforcé entre les deux tours.

Devenu une force électorale, le voilà inscrit au coeur de ce que le spectacle appelle "le débat politique". Les tenants de la non-analyse peuvent emboîter le pas à la présidente du FB/RBM en décrétant la fin du bipartisme. Si Madame Le Pen, dans la tradition de ce que l'extrême-droite a toujours fait, tente de falsifier l'histoire, les spécialistes es-plateaux TV achèvent de se discréditer. Le bipartisme n'a jamais été une tradition en France. Et si la volonté hégémonique voulue par l'Union pour un Mouvement Populaire - volonté bipolaire partagée dans une moindre mesure par le Parti Socialiste - est une réalité, elle est une nouvelle fois mise en échec par les scores du FN/RBM lors de ce scrutin. La ligne adoptée par Monsieur Sarkozy, comme ministre de l'Intérieur, plus tard comme président de la République, relayée depuis par le mouvement interne à l'UMP dénommé "La Droite Forte", et visant à jouer de l'ensemble des identités et registres de la droite française, depuis les vocables du libéralisme jusqu'aux thématiques maurrassiennes, n'aura servi qu'à renforcer l'original dont elle se veut copie. La droite n'a jamais été aussi à droite, et l'extrême-droite n'a jamais recueilli autant de suffrages !

La gauche, quant à elle, subit en plein ce que le spectacle présente comme un "phénomène traditionnel" de sanction exprimé par l'électorat lors des scrutins dit intermédiaires. Lequel permet le renforcement du principal parti de ce que l'on nomme l'opposition au détriment du principal parti de ce que l'on nomme la majorité. Or, si aucune voix n'a manqué à droite, extrême ou non, ce n'est pas le cas à gauche. Et ce piètre président, défait du costume qu'il portait lorsqu'il n'était encore que le candidat n'ayant "qu'un seul adversaire", ce gouvernement inutile, qui n'a cessé, depuis l'Accord National Interprofessionnel jusqu'au Pacte de Responsabilité, de refonder le droit du travail français selon les exigences du MEDEF, cette "majorité" et pourtant invisible, tous ces gens seraient pris au dépourvu si nous leur rappelions qu'ils sont les descendants de Jaurès. Tous seraient capables de nous snober. République ? Ligne 5, permettez ! Et Jaurès serait descendu en double, et sans croissant !

155 villes basculent de gauche à droite (ou à l'extrême-droite), parmi lesquelles Limoges, Roubaix, Epinay-sur-Seine, Villers-Cotterêts, Dole, Charleville-Mézières. Ça ne lui rappelle rien à la gauche ?

Toujours en surface, certains pourront tenter de se rassurer en ramenant les scores réalisés par le FN/RBM à l'ensemble des suffrages exprimés, ou encore aux scores recueillis par les autres grandes formations politiques. C'est oublier que la plupart des 36.000 communes de France procèdent à des scrutins à une liste, plus rarement deux ; que les communes un peu plus importantes, très nombreuses également, voient leurs candidats étiquetés par les principaux partis depuis longtemps présents dans le spectacle, et ce souvent à l'initiative des candidats eux-mêmes, qui sollicitent en premier lieu les formations politiques qui leur sont le plus familières, et la plus proche de leurs idées (en gros, celles installées depuis longtemps, qu'il s'agisse du Parti Socialiste, de l'Union pour un Mouvement Populaire, ou, dans une moindre mesure, du Parti Communiste Français).

Ensuite, une tournure d'esprit autorisera ceux enclins à se voiler la face à considérer les quelques 1200 conseillers municipaux obtenus par le FN/RBM comme quantité négligeable rapportés au nombre d'élus obtenus par les autres formations, et de s'étonner - par ailleurs à juste titre - qu'il soit tant question dans les médias marchands des scores de l'extrême-droite. Que ceux qui ne sont qu'inquiets se consolent en se rassurant ainsi : les deux formations principales du spectacle politique que sont l'UMP et le PS gardent le contrôle de l'immense majorité des municipalités. Le Parti Communiste Français ou encore l'Union Des Indépendants disposent de bien plus d'élus que l'extrême-droite - le bipartisme et sa fin annoncée ne sont qu'une idée. Mais cela suffit-il à passer à côté des évidences ?

Il faut lire les résultats des villes moyennes et grandes, et voir que dans la plupart des régions, y compris celles qui étaient jusqu'à présent préservées de l'expression électorale de la montée du fascisme en France, le FN/RBM réalise des scores importants. Là où il n'était pas présent en 2008, là où il présentait cette fois des candidats en 2014, le parti d'extrême-droite a immédiatement trouvé un électorat. La démarche protestataire évidemment s'impose. Mais l'importance des suffrages récoltés, la diversification de ses terres d'élection, sont deux facteurs qui nous amènent à penser cela : la volonté de protestation que porte le vote FN/RBM est une explication insuffisante si l'on veut comprendre ce qui s'exprime. La démarche devient politique. Et c'est sans doute l'un des points les plus inquiétants de ce qu'il faut retenir de ce scrutin. Nous y reviendrons.

Autre, et principal argument de surface, utilisé par les penseurs de la bourgeoisie pour se rassurer quant à cette poussée de fièvre fascisante, l'abstention. Ah ! L'abstention. Le premier parti-pris électoral de France (36,45% au premier tour et autour de 38% au deuxième). Il faudrait donc rapporter les résultats du FN/RBM à ce que la part des suffrages exprimés représente de l’ensemble du corps électoral, et a fortiori de la population française dans son ensemble. En prolongeant ce raisonnement, nous pourrions aller loin dans la remise en cause de ce que le spectacle nomme la représentation démocratique. Et si, par exemple, la secte Lambertiste Parti de Gauche nous a encouragé à le faire au soir du premier tour, pourquoi son silence au soir du deuxième ? Il faut se méfier des rapports de force relatifs, car les faits sont là. Jamais les idées d’extrême-droite n’ont rencontré un tel succès dans les urnes.

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