30/04/2014

[Hors-Série] Notes après les élections municipales en France (1/3)

Le scrutin municipal qui vient d'avoir lieu en France aura une nouvelle fois été l'occasion, depuis le déroulement de sa campagne jusqu'à l'énoncé de ses résultats, premier et deuxième tour, de constater à quel point le travail qu'opère le spectacle sur les consciences est celui d'un appauvrissement intellectuel, culturel, et émotionnel sans précédent, support de la marchandisation de tout ce qui existe, terreau de tous les fascismes, et du fascisme électoral en premier lieu.

Les résultats obtenus par les listes du Front National/Rassemblement Bleu Marine démontrent que la présence du parti d'extrême-droite dans le processus électoral de notre pays n'est plus un fait du hasard, n'est plus un sujet tabou, n'est plus une conséquence. Plus d'immixtion, mais une installation. Elle est une donnée, acceptable et acceptée, le résultat d'un enracinement inquiétant, vote politique - on pourrait dire "d'adhésion" si cela avait un sens, mais quel électeur, qu'il soit discipliné, donc convaincu, ou fluctuant, donc ne cherchant pas à arrêter son point de vue, devrait se rendre aux urnes du fait de son adhésion à un programme ? -, qui n'a plus à se cacher pour fêter ses victoires.

Il fallait les voir, les électeurs de Monsieur Briiois célébrer l'élection dès le premier tour de leur favori. Dès le premier tour, une réalité dans la plupart des 36.000 communes de France, mais un privilège dont seuls quelques barons et baronnes peuvent encore s'enorgueillir quand il s'agit de villes de plus grande importance. En l'espèce, c'est évidemment une première en France pour un parti d'extrême-droite. (Si je devais racontais cela à l'enfant que je fus, il ne me croirait pas...)

Ces images de fête diffusées dimanche 23 mars depuis Hénin-Beaumont n'ont plus rien à voir avec celles diffusées le 21 avril 2002, il y a quatorze ans, au soir d'un premier tour d'élection présidentielle qui avait vu Monsieur Le Pen, le père de Madame Le Pen, candidat pour le parti d'extrême-droite, accéder au second tour de l'élection majeure du processus électoral français. En ce dimanche de 2014, il ne s'agit plus de sourires honteux, d'applaudissements étouffés au détour d'un mouvement de caméra, de poignées de main entre militants satisfaits.

Cette fois, les images sont celles d'une foule, importante, hétéroclite - qui n'a pour seul trait commun que d'être blanche d'épiderme. Elle crie, elle chante, elle laisse fièrement exploser sa joie. Et c'est en place publique que cela a lieu. Pas n'importe où - et le détail a son importance. C'est dans le hall même de la mairie convoitée, où ils semblent déjà chez eux, que les partisans du candidat d'extrême-droite sont filmés.

Les images factices proposées par le spectacle ne tromperont que ceux qui veulent encore croire en lui. Aucune autre réalité que celle de la tromperie spectaculaire n'est alors présentée au spectateur. Dans le hall de cette mairie se sont rassemblés les militants du FN/RBM, ses partisans tout au plus, mais certainement pas une réelle représentation (dans la mesure où la représentation peut inclure la réalité) de ceux et celles qui peuplent cette cité du Nord. Mais qu'importe. Le journaliste présent va noter que la "population" est venue "faire la fête".

Et les images que son caméraman tourne, que sa chaine diffuse, entrent naturellement en résonance avec celles de Brignoles (élection cantonale partielle déroulée en 2013 qui avait vu la victoire du candidat FN/RBM), avec celles des victoires de Monsieur Collard et de Madame Maréchal-Le Pen lors du scrutin législatif de 2012. Mais aussi avec celle de toute soirée électorale, quels qu'en furent les vainqueurs. Et voilà que le parti d'extrême-droite a lui aussi ses moments de célébrations électorales. Le voilà un peu plus inclus dans le spectacle. Le voilà un peu plus à la portée des consciences.
"Cela fait des mois qu'il fait ses tournées en ville escorté de trois caméras, constate la socialiste Elsa Di Méo, tête d'une liste sans étiquette arrivée en quatrième position (15,5% des suffrages). Cela a achevé de le crédibiliser, alors qu'il n'a jamais rien fait pour cette ville, alors qu'il passe le plus clair de son temps au siège du FN." Le jeune David Rachline a su profiter à plein de la prophétie autoréalisatrice qui l'a propulsé en favori du scrutin. - Jérôme Fenoglio dans Le Monde, Mardi 25 mars 2014
Monsieur Fenoglio, journaliste au journal Le Monde, se trompe - volontairement sans doute, à moins qu'il soit à ce point un journaliste ignorant pour ne pas connaître ce que Guy Debord théorisa à propos du spectacle. Auquel cas il est un incompétent notoire - lorsqu'il parle de prophétie. Il n'y a pas là de prophétie, mais un processus spectaculaire dont savent se servir tous les démagogues, et de mieux en mieux le Front National. Inclus dans le spectacle, le candidat d'extrême-droite n'a plus qu'à annoncer sa victoire pour être crédible, puisqu'il l'annonce entre l'intervention d'un ministre qui parle du chômage et un spot publicitaire qui explique pour tel modèle d'automobile est très en vue. Il est présenté au spectateur de la même manière que tout ce que le spectateur doit croire. Alors le spectateur le croit. Mieux que bien d'autres partis, le FN/RBM a compris ce qu'il avait à gagner de l'image, et, de par sa répétition toujours plus rapide, et incessante, du processus spectaculaire.

Notons que Monsieur Fenoglio se trompe une nouvelle fois dans la formule qu'il choisit. Point de processus autoréalisateur, mais bien un processus collectif, porté par autant de spectateurs, consommateurs ramenés à leur dimension d'électeurs.

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