05/08/2013

[Hors-Série] Note après le suicide de Jack-Alain Léger

Le mercredi 17 juillet dernier, à Paris, sa ville natale, et dans l'indifférence générale, l'écrivain Daniel Théron, dit Jack-Alain Léger, âgé de 66 ans, s'est suicidé en se défenestrant du huitième étage. Dans la presse, on aura préféré écrire - lire - "s'est donné la mort". Comme avant lui, Paul Lafargue, philosophe et écrivain, Cesare Pavese, écrivain et poète, Thomas Chatterton, poète, Romy Schneider, actrice, Pierre Quinon, sauteur à la perche, Guy Debord, philosophe et écrivain, Patrick Dewaere, acteur, Romain Gary, écrivain, Yukio Mishima, écrivain, Kurt Cobain, auteur compositeur interprète, Karen Lancaume, actrice, Stefan Zweig, écrivain, Bernard Loiseau, chef cuisiner, Ernest Hemingway, écrivain, Allain Leprest, auteur compositeur interprète, Mark Rothko, peintre, Werther, personnage romanesque, Thierry Claveyrolat, alias l'Aigle de Vizille, cycliste. Et tant d'autres, tant d'autres. Pour mourir, parfois, il faut un certain talent, c'est indéniable.

Je n'ai pas d'amitié particulière pour Jack-Alain Léger, sinon la même tendresse que je voue à ces écorchés d'eux-mêmes, talents dont le talent a cherché, toujours, un espace où s'épanouir, sans jamais le trouver vraiment. Et cela sans non plus égratigner les instruments dont ils se servaient, sans démériter avec les outils qu'ils maniaient, se montrant parfois plus que dignes des champs où ils se sont osés. Sans s'y reconnaitre, jamais, et voilà bien leur malheur. - S'il est question ici de l'idée de talent "artistique", il pourrait également être question de talents plus humbles, et tout aussi fondamentaux, tels que ceux qui s'exercent dans la vie : prendre du plaisir dans son métier, dans son activité professionnelle, dans son accomplissement quotidien, mais aussi dans ses passions ; élever un enfant et lui transmettre une éducation faite de convictions à se forger, d'esprit à tenir en éveil, d'amour ; rencontrer les autres, vivre avec eux ; savoir se donner au plaisir ordonné du désordre... Et tant d'autres, tant d'autres. Pour vivre, parfois, il faut un certain talent, c'est indéniable.

Léger... J'aurais tendance à avoir de l'antipathie pour les gens qui caricaturent l'Islam, se faisant inutilement ou maladroitement provocateurs sur ce sujet, jusqu'à l'insulte. J'aimerais croire que c'est ce qu'il y a de navrant dans l'époque que nous vivons qui rend si fréquents les raccourcis sordides, si dangereux les amalgames idiots, si tenaces les clichés. Je crains malheureusement que ce soit la société, dans son principe, qui a enraciné dans les consciences et les raisonnements ces tournures de l'esprit. Propos d'anarchiste cultivant la marge, voire frôlant le nihilisme ? Oui. Oui, le troupeau raisonne bien plus qu'il ne pense, voilà ce qu'est de plus en plus ma conviction au sujet de la communauté des Hommes, dans tout ce qu'elle a de plus commun. Or, il y a des provoc' qui sont peu communes. Lorsque Pierre Desproges rencontre, à la piscine Molitor, l'architecte de Tchernobyl, il l'interpelle : "J'aime beaucoup ce que vous faites". Tout cela est l'imaginaire, et une délicieuse provocation, n'est-ce pas ? Gainsbourg, qui se présente pour chanter "Aux armes etc..." devant une horde de Paras déchainés, qui viennent d'envahir la salle de concert où il devait se produire, et où il va bel et bien se produire ! Voulez-vous Eric Cantona, qui prend des allures de torero, alors qu'il vient d'inscrire un but d'anthologie face à Sunderland en 1996, et, d'un regard, toise Old Trafford en délire... "Eric the King" ? Voulez-vous que Courbet passe de l'origine à la fin du monde ? Provocation ? Pour provoquer, parfois, il faut un certain talent.


Non, ce Jack-Alain Léger, à vrai dire, je ne le connaissais pas vraiment - pour ne pas dire pas du tout, j'avais du entendre son nom lorsqu'il a suscité la polémique, peut-être le voir chez Taddéï, mais je n'aurais pas été capable de le citer. J'aurais en revanche pu citer Dashiell Hedayat. Il se trouve que lundi 15 juillet au soir, lors d'une Nuit Noire impromptue d'été, Cédric, alias Monsieur De La Trique, animateur sur Radio Libertaire (dans la succulente émission "De la pente du carmel, la vue est magnifique") et scénariste de bande-dessinée, entre autres talents - artistiques et de vie, disais-je -, avait dans sa playlist un morceau intitulé "Chrysler", morceau un peu démembré et bien construit pourtant, paroles presque erratiques sur fond de rock psychédélique. Un bon tune qui s'écoute sur Youtube. "Salement défoncée"... La Chrysler rose, la chanson, l'époque, le mec... Une jolie découverte, ce morceau, en ce lundi soir. Et voilà que le jeudi qui suit, le 18 juillet, je lis sur le site du Monde que tel auteur s'est donné la mort... Je clique. Et j'apprends qu'entre autres trajectoires, Jack-Alain Léger, puisque c'est de lui qu'il s'agit, s'est essayé à la chanson, sous le nom de... Le hasard, parfois, sait faire preuve d'un certain talent.

Cédric a tout naturellement émis l'hypothèse qui suit. S'abandonnant au pire, dans la nuit de lundi à mardi, Jack-Alain Léger allume la radio, délaisse Courtoisie pour Libertaire - au pire, nous disons bien -, et entendant son titre mixé entre Jackson Five et les Bérus, s'accorde deux jours de réflexion, et décide in fine de ne pas aller plus loin. "Il ne l'a pas supporté, il s'est foutu en l'air". Nous ne connaissions pas les circonstances de son suicide lorsque nous avons échangé... Quand je vous disais que ce libertaire avait bien des talents ! Oui, lorsque l'on s'accorde ainsi au vide, huit étages durant, se "foutre en l'air" me semble une formule plus approprié que "se donner la mort". "Se donner la mort". Je ne la supporte pas, cette expression. Elle est un non-sens du point de vue sémantique. Ou peut-être pioche-t-elle sur le plan syntaxique ? Dire "se donner à la mort" ne serait-il pas plus pertinent ? - en hommage à un provocateur, nous pourrions même aller jusqu'à "donner vie à la mort", mais nous n'en sommes pas là.

"Ne chantez pas la mort, c'est un sujet morbide, 
Le mot seul jette un froid aussitôt qu'il est dit".

Jean-Roger Caussimon ne parlait là que de la mort en elle-même. Le mot "suicide" ? Pensez donc ! Un océan de glace. Il y a bien longtemps que la société a jeté un voile très opaque sur ce phénomène, treizième cause de mortalité au monde, et qui touche plus d'un million de personnes par an. D'abord parce que nos sociétés, anciennes ou modernes, sont profondément imprégnées de religiosité, et que le suicide est un sacrilège. Si la vie lui a été donné par dieu, l'Homme qui choisi de mettre fin à ses jours est un impie, évidemment. Ensuite, parce qu'il est parfois délicat de prendre la pleine mesure des raisons qui poussent certains à choisir l'issue de leur propre vie. Preuve de lâcheté, ou au contraire d'un immense courage... Ceux qui aiment juger pourront s'exercer sur l'acte en lui-même. Mais qu'en sera-t-il lorsqu'il s'agira de comprendre le cheminement qui amène un individu au suicide ? Non, la société n'accorde que trop peu de considération à ces individus qui, dépassés ou harassés par la vie, se confient à la mort. Et si le suicide n'est plus réprimé par la loi depuis deux siècles, il est toujours impossible à ceux qui souffrent d'une maladie dégénérative incurable de choisir d'en finir, et l'euthanasie, malgré quelques évolutions en matière de textes et de pratiques judiciaires (la plupart des affaires d'euthanasie arrivant devant les tribunaux aboutissent à des non-lieu), reste interdite en France, comme dans la plupart des pays du monde.

"Mais qu'advient-il de ceux qui vont à sa rencontre?
Comme on gagne sa vie, nous faut-il mériter
La Mort
"


DK, Larchant, le 4 août 2013